Dans l’angle mort de la justice routière, monsieur-madame tout le monde et les cyclistes

Intersection où s'est produit l'accident. l'automobiliste venait du haut de la côte

(17/11/25, mis à jour le 16/12/25) Depuis le début de l’année 2025, deux cyclistes ont perdu la vie sur les routes de la Vienne. La seconde victime a été percuté mortellement par un automobiliste sur la D15 à Saint-Jean-de-Sauves en août dernier. Les accidents mortels des cyclistes hors agglomération sont plus nombreux qu’en ville. Leur description s’arrête, le plus souvent, aux compte-rendus de la presse locale. Pour tenter de mieux comprendre, nous nous sommes intéressés à celui survenu à Saint-Jean-de-Sauves. 

Un cycliste tué sur la route à Saint-Jean-de-Sauves

Dimanche 10 août 2025, dans la Vienne, Stéphane Devant a été percuté à vélo par un automobiliste sur la D15 à Saint Jean-de-Sauves. Le chauffeur effectuait le dépassement d’un autre véhicule. Le cycliste précédé d’un autre cycliste se préparait à tourner à gauche sur la petite route qui mène à Monteil. Propulsé dans les airs par un choc violent, il est mort de ses blessures.

Au bord de la D15, l'hommage à Stéphane Davant le cycliste tué sur la route le 10 août 2025 à Saint Jean-de-Sauves
Au bord de la D15, l’hommage à Stéphane Devant le cycliste décédé le 10 août 2025 à Saint Jean-de-Sauves

Dans son compte-rendu de l’accident le 11 août, la Nouvelle République précise que le conducteur à l’origine de l’accident a été placé en garde à vue et que les tests d’alcoolémie et de stupéfiants se sont révélés négatifs. Selon les gendarmes « l’homme roulait potentiellement à une vitesse excessive ». (La photographie du l’intersection où a eu lieu l’accident figure en tête de l’article)

Une marche blanche a été organisée le 21 septembre en mémoire Stéphane Devant. Elle réunissait une soixantaine de personnes, la famille de la victime et des proches. Nous avons recontacté l’épouse de la victime, elle nous dit combien elle considère dangereuse cette ligne droite à l’entrée de Saint-Jean-de-Sauves. Elle demande au maire de sécuriser cette portion de route.

Le procès de l’accident de Saint-Jean-de-Sauves au tribunal correctionnel

L’audience au Tribunal s’est déroulée le lundi 6 octobre à Poitiers. Seul l’accusé était présent à la barre. Il a déclaré respecter les distances de sécurité et ne pas rouler trop vite. Il n’a pas vu le cycliste avant de s’engager pour dépasser. Le conducteur, chauffeur routier par ailleurs, a indiqué qu’il n’avait jamais eu d’accident. Il reste traumatisé par ce drame mais il souhaite, avant tout, pouvoir continuer à exercer son travail. Il ne sait pas comment expliquer l’accident « C’est la mauvaise décision au mauvais moment »

Pour l’avocat du cycliste tué, cet accident n’est pas « la faute à pas de chance ». Il rappelle combien la famille de la victime fait face à une douleur incommensurable. Selon lui, le conducteur refuse d’assumer ses responsabilités. Le défenseur de la victime rappelle le code de la route et les responsabilités des automobilistes : « Avant de dépasser, tout conducteur doit s’assurer qu’il peut le faire sans danger ». En conséquence l’accusé aurait dû faire preuve de vigilance et s’abstenir de dépasser lorsqu’il a vu la voiture devant lui ralentir.

Pour la vice-procureur, le délit d’homicide routier n’est pas applicable. Nous sommes plutôt face à une faute d’imprudence. Cela relève d’un homicide involontaire, « la faute de monsieur, de madame tout le monde » qui entraine le décès du cycliste qui a coupé cette route. Elle concède qu’on ne double jamais à l’amorce d’une intersection, « c’est ce que j’ai appris ». La faute de négligence doit mériter une sanction. Dans la mesure où l’accusé n’a pas d’antécédent judiciaire elle requiert douze moins d’emprisonnement avec sursis et la suspension du permis de conduire. 

L’avocate de la défense qui intervient ensuite, regrette l’absence d’informations précises sur les circonstances de l’accident, au sujet des vitesses comme de celles des distances. Selon elle, les témoignages sont pour partie divergents. Elle observe que les dépassements sont autorisés dans la zone de route prioritaire où a eu lieu l’accident. Elle dit avoir fait des calculs pour chercher à comprendre. Mais elle enchaine en indiquant que cela ne vaut rien, elle n’est pas experte. D’ailleurs elle regrette l’absence d’expertise sur ce dossier. La seconde avocate de la défense termine, faute d’expertises suffisantes, elle plaide la relaxe.

L’accusé prend la parole pour terminer : « Quand j’ai doublé, c’est là que j’ai dit putain c’est un vélo. Condoléances… je suis désolé » . La juge clôt l’audience du jour en précisant que la décision du tribunal sera rendue à la date du 19 novembre.

Après l’audience

Au tribunal l’accusé a été le seul acteur de l’accident à prendre la parole. Le second cycliste et le conducteur qui précédait sur la route la voiture de l’accusé n’ont pas été appelés à témoigner. Aucune expertise n’a été demandée. L’analyse de l’accident s’est donc déroulée essentiellement autour des questions-réponses avec l’automobiliste qui a percuté le cycliste. Elle n’a pas été explorée de manière détaillée. La question de la vitesse a été posée uniquement à l’accusé.

Le déroulement du procès laisse place à de nombreuses questions, nous avons ressenti le besoin d’en savoir plus. Les questions autour de la dangerosité potentielle du lieu de l’accident n’ont pas été évoqués à l’audience. L’accident avait fait l’objet de plusieurs articles. Nous y avons trouvé des éléments contradictoires avec les réponses de l’accusé. Nous avons contacté le cycliste survivant et le conducteur qui précédait l’automobiliste mis en cause dans l’accident pour tenter de comprendre.

Le témoignage du cycliste survivant

Le premier cycliste avait été interviewé par la Nouvelle République. Nous l’avons recontacté. Ses propos confirment les informations du quotidien régional. Pour ce témoin, les deux cyclistes n’avaient pas grand chose à se reprocher.  Ils ont marqué un temps d’arrêt à l’intersection avec la D15 pour laisser passer une voiture qui arrivait de leur gauche. Une seconde automobile suivait la première au loin. Ils ont estimé que cela était suffisant pour s’engager. Ils n’avaient qu’une trentaine de mètres à parcourir avant de bifurquer sur la gauche. Le témoin explique qu’il est parti le premier, ils se suivaient roue dans roue. Il a indiqué son intention de tourner à gauche en levant le bras.  La voiture qui les suivaient a légèrement ralenti pour leur laisser terminer leur manœuvre. Au moment ou il s’engageait dans la rue de la Noblesse il a tourné la tête. Il a alors vu une voiture qui dépassait heurter violemment son ami. Selon lui, le véhicule arrivait très vite. La voiture est passée tout près de lui. Le choc a propulsé le corps du second cycliste en l’air, il est retombé inanimé à une cinquantaine de mètres.

La voiture endommagée par la violence du choc a continué sa course. Les automobiles se sont heurtées l’une à l’autre avant de s’immobiliser. En entendant les premiers mots de l’automobiliste à l’origine de la collision «  Putain de vélos, vous faites chier », le cycliste survivant choqué a répondu « Ferme bien ta gueule tu viens de tuer quelqu’un ». Il a ensuite tenté de prévenir les secours sans y parvenir, c’est le conducteur du premier véhicule qui s’en est chargé.

Le cycliste a rapporté en détail sa version des faits aux gendarmes, ceux-ci lui ont dit que le véhicule devait rouler très vite. Le cycliste s’étonne de ne pas avoir été invité à témoigner à l’audience du 6 octobre. Il ajoute que lorsqu’avec son ami, ils se sont immobilisés avant de s’engager sur la D15, ils ont parfaitement distingué les véhicules qui arrivaient au sommet de la côte. Il en déduit que les automobilistes étaient également en mesure de les identifier.

« …Avant de s’engager sur la D15, ils ont parfaitement distingué les véhicules qui arrivaient au sommet de la côte… »

Le témoignage du premier automobiliste

Nous avons contacté l’automobiliste qui précédait l’accusé. Il nous a dit ne pas avoir été convoqué à l’audience du 6 octobre. Il ne comprend pas pourquoi on n’a pas fait appel à lui.

Sur la route il a vu les cyclistes s’arrêter avant de prendre la D15. Il se trouvait suffisamment loin pour que les vélos s’engagent sans danger. Il a vu partir les cyclistes collés l’un derrière l’autre. Il a aperçu le premier lever le bras gauche pour indiquer qu’ils voulaient tourner à la prochaine intersection, l’autre le suivait. Pour leur laisser le temps d’effectuer leur manœuvre, le témoin a un peu ralenti en freinant légèrement. 

Il a soudain vu la voiture qui le suivait le dépasser sur sa gauche. Elle a ensuite percuté le second cycliste. Celui-ci a volé haut en l’air, le témoin ne l’a pas vu retomber. Après le choc, la voiture qui dépassait s’est rabattue devant lui. Les deux autos se sont entrechoquées avant de s’immobiliser. La mère du témoin était assise à ses côtés dans la voiture. Suite au choc, elle a ressenti de vives douleurs et elle restée sur son siège. Le témoin est sorti seul du véhicule. L’autre conducteur est venu à lui. Il lui a dit  qu’il avait constaté qu’il roulait bien dans les règles, puis il a poursuivi en déclarant qu’il voulait que le témoin dise la même chose à son propos parce qu’il voulait garder son permis. Il lui a répondu qu’il roulait comme un fou.

Le témoin se souvient avoir été doublé à une vitesse folle. La voiture de derrière le collait depuis Mirebeau. Tout le long, elle semblait chercher à le doubler sans trouver l’occasion de le faire. Le témoin a prévenu les secours. Les gendarmes l’ont auditionné le lendemain. Il ajoute que sa mère a été examinée au CHU, le diagnostic établi à partir de radios n’a pas détecté de blessures. Une semaine plus tard, comme les douleurs persistaient, ils ont consultés leur médecin. Celui-ci a procédé à des radios puis il a demandé une scintigraphie. Celle-ci réalisée le 25 août a dévoilé 6 côtes et le sternum fracturés sur le corps de la mère du premier automobiliste.

De nombreuses questions en suspens

L’objectif du collectif Vienne des usagers vélo est d’améliorer la place offerte aux cyclistes dans l’espace public. La question des aménagements est déterminante. Mais dans l’espace rural les personnes à vélo disposent rarement d’espace dédié à la bicyclette. Faute de mieux, souvent ils partagent la voirie avec les autres usagers. Les questions de sécurité routière sont donc particulièrement sensibles pour ceux qui se déplacent à vélo. L’accident de Saint-de-Sauves est l’illustration dramatique de la dangerosité de cette situation. A l’audience du 6 octobre, seule la parole de l’accusé a été entendue. 

Les informations que nous avons recueillies soulèvent de nombreuses questions. Les récits de témoins de l’accident et celui de l’accusé se contredisent sur plusieurs points, comment établir la vérité ? Selon les témoins, l’automobiliste mis en cause roulait très vite, lui affirme le contraire. Le choc avec le cycliste a été extrêmement violent. Pourquoi n’y a t’il pas eu d’expertise ?  A quelle vitesse roulait-il ? Du haut de la côte, à 500 mètres du lieu de l’accident, la vue est dégagée. Le cycliste survivant dit avoir vu les automobilistes arriver au loin. Le premier automobiliste déclare avoir vu les cyclistes arrêtés à l’intersection. Il ajoute qu’ils avaient le temps de s’engager sans danger.  Pourquoi l’accusé n’a -t’il pas aperçu les deux personnes à vélo ? Le premier automobiliste dit avoir été « collé » par l’automobiliste qui le suivait depuis Mirebeau. L’automobiliste à l’origine de l’accident respectait-il les distances de sécurité comme il l’affirme ? Pourquoi les témoins n’ont-il pas été entendus lors de l’audience ?

Nous ne cherchons aucunement à empiéter sur les prérogatives de la justice dont nous respectons les décisions. Nous souhaitons au contraire qu’elle joue son rôle et qu’elle protège et accompagne les personnes les plus fragiles. La « faute à pas de chance » ne répond pas aux enjeux de la sécurité routière, elle ne règle rien. Homicide routier ou pas, les négligences au volant peuvent coûter des vies humaines. Il est important de les combattre et de signifier aux conducteurs leurs responsabilités au volant. 

Nous entendons les douleurs respectives des personnes touchées par les drames routiers. Mais cela ne doit pas nous dispenser de regarder avec la rigueur qui s’impose les accidents qui touchent les usagers vulnérables. C’est un travail indispensable pour améliorer la sécurité de tous. Nous demandons à ce que les accidents soient analysés précisément en évaluant leurs causes, et que la responsabilité des personnes impliquées comme la dangerosité potentielle des aménagements routiers soit étudiées de manière à améliorer les comportements et l’espace public à l’usage de tous.

Après la relaxe du conducteur les cyclistes de la Vienne se rassemblent pour rendre hommage à Stéphane et alerter sur la sécurité des cyclistes

(Mise à jour 16/12/25) Dans son verdict du 19 novembre le tribunal a relaxé le conducteur à l’origine de l’accident. La partie civile ne pouvait directement faire appel, son avocat a demandé dans un courrier au tribunal d’interjeter appel. Au terme du délai de 10 jours dont il disposait pour répondre le parquet n’a pas donné suite à la demande de la partie civile. Le conducteur n’est donc pas tenu responsable de la mort de Stéphane Devant. Au procès civil qui se déroulera en 2026 il ne sera plus question de la culpabilité du conducteur. Les associations d’usagers du vélo réunies1 au sein du collectif Vienne des usagers vélo et du Comité départemental des cyclotouristes de la Vienne appellent tous les cyclistes à se rassembler le samedi 20 décembre à 15h devant la préfecture de Poitiers. L’objectif sera de rendre hommage à Stéphane Devant tué à vélo le 10/08/25 et d’alerter sur la sécurité des cyclistes. Il est temps d’agir pour la sécurité des cyclistes !

Comment mieux protéger les usagers vulnérables ?

Les pratiques changent, les cyclistes sont plus nombreux sur les routes notamment. Avec l’arrivée des vélos électriques, le cyclisme du quotidien s’ouvre aujourd’hui l’ensemble de la population. Les comportements doivent évoluer avec de nouvelles attitudes qui répondent à la cohabitation entre les différents types d’usagers.

Dans son bilan annuel, la sécurité routière indique que près de la moitié des personnes tuées sur la route étaient  des « usagers vulnérables ». Le bilan précise qu’un accident sur trois est lié à la vitesse. 224 cyclistes sont morts sur la route en 2024. On en comptait 148, il y a dix ans. Nous sommes loin de l’objectif « vision zéro »

La mort de Paul Varry, un jeune homme circulant à vélo à Paris le 15 octobre 2024 avait suscitée une forte émotion. Emanuel Barbe a ensuite rendu un rapport  sur « la question du partage de la route et des violences et tensions qu’il peut entraîner ».  La loi créant le délit d’homicide routier a été promulguée en juillet 2025. Une proposition de loi « visant à améliorer le partage de l’espace public, lutter contre les violences motorisées et renforcer la sécurité des usagers vulnérables de la route » figure à l’agenda de l’Assemblée Nationale. Est-ce pour autant suffisant ?

Sur la route il est nécessaire que les personnes prêtent davantage d’attention les unes aux autres. Les usagers vulnérables doivent se rendre visibles, les conducteurs de véhicules motorisés doivent redoubler de prudence et réduire leur vitesse en fonction des dangers. Tous doivent respecter les règles routières. Depuis 2022, on retrouve l’application de ce concept dans le code de la route Britannique : « La « hiérarchie des usagers de la route » est un concept qui place les usagers de la route les plus à risque en cas de collision au sommet de la hiérarchie. La hiérarchie n’enlève pas la nécessité pour tout le monde de se comporter de manière responsable. Les usagers de la route les plus susceptibles d’être blessés en cas de collision sont les piétons, les cyclistes, les cavaliers et les motocyclistes, les enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées étant plus à risque« . Nous attendons également des règles et des mesures efficaces pour que chacun prenne conscience de la nécessité de protéger les usagers les plus fragiles.

  1. Vélocité 86, VelotafGrandPoitiers, A Vélo Châtellerault ↩︎